Bien-être

Elisabeth Badinter : " On promeut un modèle maternel soutenu par la culpabilité "


Choisit-on d'allaiter, d'interrompre son activité professionnelle, d'être plus mère que femme pendant un temps… en toute connaissance de cause ? Non, assure la philosophe Elisabeth Badinter dans un livre*. Elle a accordé un entretien à Carole Renucci, rédactrice en chef d'.

Vous soutenez que l'allaitement est au cœur de la révolution maternelle à laquelle nous assistons depuis vingt ans. Pouvez-vous développer ?

  • Elisabeth Badinter : J'ai compris que quelque chose d'important était en train de se passer dans la vie des femmes lorsque j'ai appris que Bernard Kouchner, à la fin des années 90, venait de signer un décret interdisant la distribution gratuite de lait en poudre dans les maternités. Les femmes allaient passer d'une position de choix à une position de devoir. Autrement dit, on ne pouvait pas mieux s'y prendre pour faire la promotion de l'allaitement maternel. Ce sentiment a été renforcé par la position de l'OMS (Organisation mondiale de la santé), rejointe par celle de l'Unicef, qui recommande l'allaitement maternel au moins jusqu'à 6 mois. La façon dont on vante les mérites de l'allaitement me semble soutenir l'image de la mère traditionnelle, à la maison, en fusion avec son enfant, relation de laquelle est exclu le père. La femme, au moins pendant six mois, n'est plus que mère, et si elle ne se plie pas à cela, elle entend tout un courant de pensée morale lui dire qu'elle n'est pas vraiment une bonne mère puisqu'elle ne donne pas le meilleur à son enfant. On est en train de promouvoir un autre modèle maternel soutenu par la culpabilité.

Mais, indépendamment des éventuelles influences de la société, ne pensez-vous pas que les jeunes mères, qui, pour beaucoup, n'ont pas été allaitées, souhaitent vivement et plus qu'hier réaliser leur maternité de cette façon-là ?

  • Elisabeth Badinter : C'est vrai, toutes les filles disent un jour à leur mère : " Moi, je ne ferai pas comme toi. " Souvent, j'entends : " Ma mère a voulu tout embrasser et le résultat n'est pas si brillant que ça. Elle s'est heurtée au monde difficile de l'entreprise, peut-être pour certaines au plafond de verre… son couple n'a pas fonctionné… et je n'ai pas beaucoup vu ma mère. Soutenir que ce qui compte davantage c'est la qualité plutôt que la quantité n'est pas si vrai que ça… " Oui, j'entends bien tout cela. De même que le discours autour du retour à la nature. Cela ne me gênerait pas si l'ensemble du discours social n'exerçait pas une pression sur les femmes qui ne souhaitent pas tant que cela allaiter. Vous comprenez, on ne peut pas traiter toutes les femmes de la même façon. Elles sont toutes différentes et elles doivent pouvoir exercer des choix différents. Le discours d'après-guerre qui incitait l'ensemble des femmes à ne pas allaiter ne me convient pas non plus.

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